Le travestissement… une contrainte devenant addiction !

Mauvais Genre raconte l’histoire de Paul, un jeune homme, durant les Années Folles de Paris. C’est un homme heureux et amoureux qui va soudainement sombrer dans le travestisme, le proxénétisme et la folie. Comment en est-il arrivé là ? Nous retraçons toute son histoire pour mieux comprendre cette vie pleine de surprises et de retournements…

 

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Paul et Louise se rencontrent juste avant l’éclatement de la première guerre mondiale. Ils se marient mais Paul doit rejoindre le front en 1914. Durant quelques pages, on assiste à l’horreur, les conditions horribles et le traumatisme que les soldats peuvent subir pendant la guerre. Par exemple, Paul voit un ami mourir devant lui, de quoi en traumatiser plus d’un. Paul est prêt à tout pour s’échapper de cet enfer. Il devient alors déserteur et rejoint sa femme à Paris. Cependant, il est condamné à rester enfermé dans une chambre d’hôtel. Un jour, son envie de sortir pour acheter une bouteille de vin est tellement forte, qu’il décide de cacher son identité en s’habillant d’une robe. La jouissance et le bien-être de Paul dans ce nouveau corps est telle qu’il n’arrivera plus à le quitter..

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Dans un premier temps, le travestissement de Paul est un geste de circonstance et est contraint par la situation. Il doit absolument le faire pour se libérer de sa prison. Sa démarche et ses attitudes sont encore masculines. Petit à petit, il se prête au jeu au point de se prendre réellement pour Suzanne. Il s’épile définitivement la barbe, il apprend à parler délicatement, à se maquiller, coiffer, etc.… Si bien qu’il finit par être embauché comme couturière, sans que jamais ses collègues de travail (puis bonnes amies), son patron (qui va jusqu’à la draguer) et ses voisins ne remettent en question son genre. Pour tout le monde Suzanne est belle et bien une femme. Suzanne fascine, elle est drôle,  séductrice, elle ose tout, quitte à faire de l’ombre à une Louise qui a bien du mal à accepter la soudaine popularité de son mari…

Paul se prend au jeu… et ne joue plus du tout. Il ne devient pas Suzanne, il est Suzanne. Aux yeux de tous et même dans l’intimité de la chambre où il garde la nuisette pour se coucher auprès de Louise. Il va finir par passer ces nuits au bois de Boulogne où il fera des rencontres qui bouleverseront profondément sa vie et mettront en péril son couple…

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L’intrigue nous révèle plus tard qu’il devient même jaloux de Louise (« Je ne te fais pas envie, tu as envie d’être moi, c’est pas pareil » ) car, elle, est une “vraie” femme . C’est donc toute la question des identités sexuelles qui est ainsi explorée. L’auteur de la bande dessinée propose ici une réflexion sur l’identité sexuelle et sur la notion de genre : on n’est pas tout garçon ou tout fille, les deux genres peuvent cohabiter et fusionner au sein d’une même identité et personnalité.

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La dessinatrice Chloé Cruchaudet nous propose des traits fins et expressifs.  Au moindre coup d’œil, on reconnaît chaque sentiment des personnages. Par ailleurs, les cadres permettant de séparer chaque vignette ne sont pas figurés. Cela apporte du dynamisme et une lecture parfaite des pages. Le dessin semble alors vivant voire palpable. Les dessins sont dans ce livre, presque entièrement en noir et en blanc. Nous permettant, à nous lecteur, de rentrer dans l’univers historique du début  du 20e siècle.  Les couleurs sont très sobres et nuancées, elles engendrent aussi dès le début de la lecture un climat « froid ». L’utilisation de ces couleurs accentue l’atrocité dans certaines scènes. Par exemple, lorsque Paul se retrouve dans les tranchées. La couleur de fond n’est plus le blanc mais le noir, mettant en avant l’atmosphère lugubre et la barbarie de la guerre.  Il y a cependant une seule couleur qui est parfois présente : le rouge.  Au début elle permet de représenter la monstruosité de la guerre (sang)  puis la féminité de Louise (jupe). On peut notamment observer que Paul porte des vêtements de couleurs vives, détonnant avec des couleurs plus austères qu’il portait avant sa transformation.  Au fur et à mesure du récit, Louise ne porte plus de rouge. C’est Paul/Suzanne qui est représenté par cette couleur.

Mais ces dix années d’euphorie prennent fin, avec l’amnistie pour les déserteurs et la réapparition de Paul. Un retour qui signe le début de sa « dégradation ». Alors qu’il n’a plus de raison de le faire, Paul a un besoin vital de redevenir Suzanne : il se produit en spectacle en mélangeant les deux personnalités, il porte des vêtements féminins lorsqu’il est en homme, mais surtout il rêve et a des visions de Suzanne la nuit et le jour. Ajouté au traumatisme de la guerre, cette dualité le poussera jusqu’à la folie.

     Pour finir, nous conseillons cette bande dessinée facile de lecture, qui nous fait revivre l’atrocité de la guerre et les Années Folles de Paris. Un grand dynamisme tout au long du récit qui nous plonge dans cet étrange période des Années Folles. Le style direct et prosaïque de l’auteur stimulent notre surprise, angoisse et parfois même donne des frissons. Une grande richesse artistique également au niveau des vignettes, avec l’utilisation de couleurs sombres qui contrastent avec le rouge vif.  Tout au long de cette histoire, les événements s’enchaînent, permettant d’éviter d’éprouver de l’ennui. Nous rentrons dans l’histoire et on a du mal à s’en détacher.

V.P et S. Z.